Plongeur de Paestum : symbolique eschatologique, posture biomécanique aberrante et licence artistique

 

Détail de la fresque du plongeur (source : https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/9/9e/Affresco_dalla_tomba_del_tuffatore.jpg?utm_source=fr.wikipedia.org&utm_campaign=imageinfo&utm_content=original

– licence : CC BY-SA 3.0.– auteur : Cdimaio53 — Travail personnel - Museo Archeologico Nazionale di Paestum - MIBAC)

 

Un des joyaux du musée de Paestum est, sans conteste, la Tombe du Plongeur (la Tomba del tuffatore [1], en italien), située sur le territoire de l’ancienne Grande-Grèce, et datée de 480 – 470 av. J.-C [2].

 

La fresque de cette tombe à caisson (ciste) est composée d'une série de scènes peintes découvertes le 3 juin 1968 par l'archéologue italien Mario Napoli, spécialiste d'archéologie romaine et de la Grande-Grèce., pendant les fouilles d'une petite nécropole située à 1,5 km au sud de Paestum (Poseidonia), cité fondée par des colons de Sybaris vers 600 av. J.-C.

 1. La décoration peinte : un banquet collectif et le saut du plongeur  

Ce nom de « Tombe du Plongeur », le monument le doit à la scène qui est peinte sur la face interne de sa plaque de couverture [3] (N.B. : les parois latérales étaient également peintes sur leur face interne, car le tombeau n'était pas destiné à être vu, du moins, pas par les vivants). Une fois le corps du défunt installé, la sépulture était scellée et les peintures soustraites au regard.

 

 

Vue dépliée des dalles de la Tombe du Plongeur avec sa plaque de couverture et les parements latéraux (Wikipédia, travail personnel, auteur : Velvet modified (« I put the five panels together, with proportions respected within a 2% margin of error ») by Firedrop – Licence Creative Commons Attribution-Partage à l’Identique 3.0 non transposée – Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Fresque_de_la_Tombe_du_Plongeur#/media/Fichier:Tomb_of_the_Diver_-_unfolded_view.png

 

Comme le signale Mario Napoli, la dalle du couvercle a été brisée intentionnellement en son centre au moment de l'inhumation et donc avant le scellement des parois entre elles. Cette rupture volontaire de la pierre dépasse la simple contingence technique : elle participe pleinement de l'eschatologie du monument. En fracturant le couvercle avant son enfouissement, les officiants créaient une brèche rituelle, une ouverture dans la « prison » de pierre pour libérer l'âme du défunt [4] ou y verser les ultimes libations, faisant matériellement écho au grand saut libérateur peint juste au-dessus du corps.

 

Seuls une carapace de tortue et un fragment de lyre (instrument par excellence d’Orphée) ont été inhumés avec le corps, dont les ossements se sont transformés en poussière [5] au fil du temps. Dans la sépulture se trouvaient également, en guise d’offrandes, trois vases grecs d’époque attique (deux aryballes et un lécythe) qui avaient autrefois contenu de l'huile parfumée destinée à oindre le corps des athlètes. Ces indices ont permis de proposer une estimation de datation, dans une fourchette de temps située entre 480 et 470 av. J.-C.

 

Reconstitution du tombeau du plongeur au moment de sa découverte (source : https://www.artesvelata.it/tomba-tuffatore-paestum/, licence Creative Commons [6] – Auteur de l’article : Giuseppe Nifosì ; publié dans la revue « Civilisation grecque » – Date : 29 avril 2021

 

L'ensemble de la décoration du tombeau du plongeur à Paestum fait référence à une scène de banquet collectif (la notion de table se succède de façon très linéaire). Pour le plongeon dans la mer ou dans un plan d’eau aux vagues sinueuses, on a postulé une scène symbolique (plongeon dans l'au-delà) [7]. Les peintures sont réalisées à l’aide d’aplats de couleurs se détachant sur un fond blanc, l’enduit de chaux assurant la prise des couleurs. Les figures sont délimitées par un contour noir. Le dessin préparatoire est incisé dans l’enduit. Des traces de cordage à même la peinture fraîche furent également découvertes par Mario Napoli : elles prouvent qu'il s'agit là d'un travail de commande, déplacé jusqu'à Paestum, reliant ainsi la personnalité du défunt aux motifs représentés sur sa tombe.

 

On distinguera de l’ensemble le couple d’amants de la paroi nord, pour lequel le peintre, ne tenant plus compte au moment de l’exécution du dessin préparatoire, a créé le geste tendre là où l’esquisse ne prévoyait qu’un banal schéma de conversation.

 

On notera aussi la recherche d’expressivité que les écrivains anciens attribuaient à Polygnote de Thasos : à l’aide de détails, dans le jeu des regards et les expressions, le peintre a su montrer la curiosité presque hébétée de l’un et la cajolerie jointe au désir amoureux de l’autre [8].

 

La scène du plongeon n’est en aucune façon l’illustration d’un exploit sportif (la discipline n’étant d’ailleurs pas reconnue dans les jeux olympiques antiques), mais revêt une dimension eschatologique [9], c'est-à-dire liée à la mort, au passage dans l'Au-delà et au destin de l'âme après la vie.

 

Le saut du plongeur symbolise en effet le passage du monde des vivants (la plateforme) vers le monde des morts (l'eau), souvent associé aux croyances orphiques ou pythagoriciennes de l'époque sur la transition de l'âme. Pour certains chercheurs, un tel personnage dans la fleur de l'âge (duvet au menton) ne semble toutefois pas adapté, a priori, à un contexte funéraire.

 

« Le « plongeur » (détail du couvercle) : source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Fresque_de_la_Tombe_du_Plongeur#/media/Fichier:Paestum_Museum_(6120767778).jpg – licence CC BY-SA 2.0 – auteur : Dave & Margie Hill / Kleerup from Centennial, CO, USA — Paestum Museum Uploaded by Marcus Cyron.

2.    La Grande Grèce et les courants ésotériques

 

La Grande-Grèce (le sud de l'Italie actuelle où se trouve Paestum) constitue l'un des foyers archéologiques et spirituels les plus riches du monde antique pour l'étude des courants ésotériques et mystériques face à la mort, en particulier l'orphisme et le pythagorisme.

 

Les découvertes funéraires de Métaponte [10], les lamelles orphiques (ou feuilles d’or) de Thourioï [11], Pétélia et Hipponion démontrent que pour certains initiés, la mort n'était pas une fin ténébreuse (le pré de l'Asphodèle banal de l'Hadès homérique [12]), mais une opportunité de libération et de déification de l'âme (cf. notre mot « enthousiasme » = « avoir le dieu en soi »).

 

Carte des colonies et dialectes parlés en Grande-Grèce (domaine public) – Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Grande-Gr%C3%A8ce#/media/Fichier:Magna_Graecia_ancient_colonies_and_dialects-fr.svg. Modification : les villes citées dans le présent article ont été entourées d’un cercle rouge.

 

Ces témoignages archéologiques croisés mettent en lumière une eschatologie alternative au paganisme civique traditionnel. Ils prouvent que la Grande-Grèce fut un laboratoire de pensée ésotérique où la mémoire individuelle (Mnémosyné) est l'arme ultime contre la réincarnation et où l’initiation secrète transmute la condition humaine en une condition divine post-mortem.

 

3. Le Pythagorisme et l'Orphisme : deux courants jumeaux

 

Plusieurs courants religieux et philosophiques expliquent cette interprétation de la fresque. Le pythagorisme y occupe une place centrale, au même titre que l'orphisme. En Grande-Grèce, ces deux courants mystériques et philosophiques se croisaient et partageaient une vision révolutionnaire de l'âme.

 

Au Ve siècle av. J.-C., la Grèce classique voit la mort comme une fin sombre (l'Hadès est un lieu d'ombres tristes). Mais en Grande-Grèce, le pythagorisme et l'orphisme proposent une voie de salut.

 

Installé à Crotone, non loin de Paestum, Pythagore a développé une philosophie (le Pythagorisme) basée sur la métempsycose (la réincarnation et la survie de l'âme) et sur l'harmonie des nombres. Pour les pythagoriciens, l'âme doit se purifier pour échapper au cycle des réincarnations et s'élever vers le divin.

 

Les partisans de cette thèse notent l'omniprésence du chiffre 7 (les 7 blocs du « plongeoir », les 7 branches des arbres, les 7 cordes de la lyre). Chez les pythagoriciens, le 7 est le nombre de l'accomplissement et de la transition cosmique.

 

L'Orphisme, quant à lui, est un courant religieux mystérique qui repose – comme son nom l’indique – sur le mythe d'Orphée, descendu aux Enfers et revenu. Les orphiques croyaient en la nature divine et immortelle de l'âme. Lors de la mort, l'âme subit un « passage » initiatique pour eoindr  le séjour des bienheureux. Le plongeon dans l'eau doit donc s’interpréter non pas comme une noyade, mais comme un baptême purificateur ou le grand saut de l'âme quittant l'enveloppe corporelle pour basculer dans la vraie connaissance.

 

Cette transition eschatologique est renforcée par l'iconographie même du banquet (symposion) qui se déploie sur les parois. Loin d'être une simple chronique sociale des plaisirs terrestres de l'aristocratie, ce repas caché aux vivants préfigure le banquet éternel promis aux initiés. Le détail, sur la paroi sud, d'un convive tenant un œuf du bout des doigts — symbole orphique par excellence de la renaissance et de la vie germinale [13] — achève de transformer cette scène festive en une promesse de résurrection (cf. nos œufs de Pâques [14]).

 

Les deux scènes des grandes plaques latérales comprennent chacune trois lits de banquet (klinai [15]) à deux personnages ou à un seul, munis de vases à boire (tous des kylix) ou d’instruments de musique (lyres et aulos). On y voit l’illustration du désir amoureux, du jeu du kottabos [16], de l’extase musicale, de la conversation, de l’œuf, de l’éphèbe-serviteur et du kômos.

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Fresque_de_la_Tombe_du_Plongeur#/media/Fichier:Paestum_tombeau_plongeur_c2.jpg – auteur : Velvet — Travail personnel – licence : CC BY-SA 3.0 – Modification apportée : détail du banqueteur et cercle jaune pour mettre en évidence l’œuf.

 

Le regard clivé au cœur du symposion : le couple de la paroi nord

 

Ce phénomène de tension psychologique et de « regard clivé » trouve un écho saisissant sur la paroi nord de la tombe, à travers le célèbre couple d'amants (éromène avec éraste). À cet endroit, le peintre s'est affranchi de son dessin préparatoire pour substituer à une banale conversation un geste d'une infinie tendresse.

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Fresque_de_la_Tombe_du_Plongeur#/media/Fichier:Tomb_of_the_Diver_symposium.jpg (domaine public)

 

On y observe une dualité fascinante entre la recherche d'expressivité réaliste et le détachement classique : d'un côté, le jeu des regards traduit une intense tension érotique et une complicité charnelle (renforcée par le rougissement des visages) ; de l'autre, les yeux des deux personnages restent grands ouverts, fixes, presque irréels.

 

Ce clivage introduit une rupture : alors que leurs corps s'effleurent dans un élan de séduction très terrestre, leurs regards semblent déjà s'extraire de l'instant présent pour contempler une vérité plus lointaine. Dans ce banquet mystérique, l'amour (l'Éros) ne relève plus seulement du plaisir éphémère, mais devient, à l'instar du plongeon, une force d'élévation et de transition vers l'éternité des bienheureux.

 

Le banquet (le symposion) représenté sur les parois latérales de la tombe renforce cette idée : il ne s'agit pas seulement d'une fête terrestre, mais du banquet éternel des bienheureux promis aux initiés de ces cultes (le symposion pouvait revêtir une signification sociale, mais également une valeur symbolique et funéraire. Dans la Grèce antique, ce moment de partage après le repas n'était pas une simple fête, mais une institution clé qui structurait la société (la justification pouvait en être multiple : politique [17], religieuse [18], morale ou éducative (paideia[19] ou culturelle et intellectuelle [20]).

 

Les deux petites dalles

 

Les deux petites dalles complètent parfaitement la trajectoire spirituelle de la tombe. Elles marquent le début et la fin du rituel de passage et lient donc logiquement l'échanson et le danseur à la thèse eschatologique :

 

Sur la paroi Est, on a l'échanson ou l'entrée dans le mystère

 

On y voit un jeune garçon nu, un échanson, qui puise le vin dans un grand cratère [21].

 

Dans son livre Le Vin, Nectar des Dieux. Génie des Hommes [22], Jean-Pierre Brun souligne combien produire du vin est synonyme d’hellénisme : boire du vin, c’est être grec [23], comme également le fait d’employer des vases réservés à cet usage.

 

Le Vin. Nectar des dieux, génie des hommes - 1

 

La symbolique réside dans le fait que le vin du symposion mystérique n'est pas un simple enivrement profane, mais le fluide de l'initiation [24]. L'échanson filtre et prépare le breuvage qui permettra aux convives d'accéder à la vision divine. Dans l'orphisme, le défunt doit boire à la source de mémoire (Mnémosyné) pour que son âme se souvienne de sa nature divine. L'acte de puiser le vin symbolise cette préparation au voyage. N’oublions pas que Dionysos est une figure majeure de la religion grecque et un dieu de première importance au sein de l'orphisme : les Hymnes orphiques comportent de très nombreuses prières en son honneur et s'organisent pour donner « une image de l'ordre du monde naturel et moral [qui] montre que, dans cet ordre, Dionysos joue un rôle particulier [25] ». Dionysos est aussi un héros qui meurt et renaît.

 

 

A gauche l’échanson de la paroi Est de la Tombe du Plongeur ; à droite la statue en marbre de Dionysos (Musées du Capitole, Rome) – licence CC BY 2.5 (auteur : Marie-Lan Nguyen (User:Jastrow) 2009 – source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Dionysos#/media/Fichier:Dionysos_Horti_Liciniani_Musei_Capitolini_MC1132_n2.jpg

 

Sur la paroi Ouest s’avance le jeune danseur ou la marche vers l'Au-delà

 

À l'exact opposé, on trouve un jeune éphèbe drapé d'un manteau bleu (une chlamyde), qui avance d'un pas léger.

 

Paroi côté Ouest (auteur :  Velvet — Travail personnel – licence CC BY-SA 3.0 – Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Fresque_de_la_Tombe_du_Plongeur#/media/Fichier:Paestum_tomb_plongeur_l2.jpg)

 

Ce personnage, suivi par un homme barbu habillé d'un manteau et marchant avec un bâton noueux, revêt une valeur symbolique : il esquisse un pas de danse, mais ne danse pas pour divertir, mais est représenté en plein mouvement de marche ou de procession sacrée (un kômos [26].) et il quitte la pièce tout en saluant l'un des convives situés sur la paroi Nord. C'est l'image même de l'âme du défunt qui, purifiée par le banquet et guidée par la musique de l'aulétride, une jeune femme [27] jouant de l'aulos, se met en route vers les îles des Bienheureux [28].

 

Scène de komos : danseurs d’un kylix attique à figures noires, Coupe des Comastes. Athènes, v. 575-565 av. J.-C. Louvre (domaine public – source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Komos#/media/Fichier:Komast_cup_Louvre_E742.jpg)

 

Une structure spatiale parfaite

 

En ajoutant ces deux figures, l’échanson et le jeune « danseur », on se rend compte que la tombe à caisson fonctionne comme un espace sacré en trois dimensions :

 

·         On entre par l'Est (l'échanson prépare le rituel) ;

·         On vit le banquet sacré sur les longs côtés (Nord et Sud : l'amour, la re-naissance avec l'œuf, le regard clivé) ;

  • On s'en va par l’Ouest (le danseur entame sa marche vers la lumière) ;
  • Le couvercle couronne le tout (le plongeon, le grand saut final).

 

Dès sa découverte en 1968 à Tempa del Prete (un village situé à 2 km de Paestum), le débat sur la signification de la fresque a divisé les spécialistes. Plusieurs chercheurs de renom défendent fermement l'interprétation orphico-pythagoricienne : Mario Napoli (l'inventeur de la tombe) qui, dès sa découverte, dans son ouvrage fondamental La Tomba del Tuffatore (1970), a été le premier à associer directement le plongeon à une métaphore eschatologique du passage de la vie à la mort, influencée par l'environnement philosophique de la Grande-Grèce (Parmenide, Pythagore) ; l’helléniste et professeur belge, Pierre Somville qui a publié une étude majeure intitulée La tombe du plongeur à Paestum (1979) dans la Revue de l'histoire des religions (il y développe longuement les liens étroits entre le symbolisme de la fresque et le mysticisme orphique, décrivant le plongeon comme un rite de passage de l'âme) ; Gabriel Zuchtriegel, l’archéologue et ancien directeur du Parco Archeologico di Paestum, qui soutient que le Sud de l'Italie était la patrie de penseurs explorant la vie après la mort. Il rappelle régulièrement que le plongeon fait écho à cette effervescence métaphysique et aux mouvements pythagoriciens locaux [29].

 

Pour être complet, signalons que le grand archéologue allemand Tonio Hölscher, a publié récemment (2021) un livre Der Taucher von Paestum qui prend le contre-pied exact de cette thèse. Il rejette l'interprétation funéraire traditionnelle : contrairement aux lectures courantes qui voient dans le saut du jeune homme une métaphore du plongeon de la vie vers la mort ou l'au-delà (influencées par des courants orphiques ou pythagoriciens), Hölscher refuse de réduire cette image de la Klett-Cotta Verlag à un symbolisme purement funéraire. Selon lui, il s'agit d'une vision purement aristocratique et physique : la fresque de la Tombe du Plongeur ne représenterait pas une allégorie mystique ou eschatologique de la mort et du passage vers l'au-delà, mais serait plutôt une célébration de la vie et de ses plaisirs (comme le banquet), de la beauté de la jeunesse, de l'héroïsme sportif, de l'éros et de la vitalité terrestre, sans arrière-plan mystique. Pour l'auteur, l'image reflète une mentalité de joie de vivre, de liberté et d'insouciance propre au monde des jeunes hommes (éphèbes) qui s'affranchissent temporairement des normes sociales avant d'entrer dans l'âge adulte. Pour comprendre l'œuvre de Paestum, Hölscher renvoie à la relation ambivalente que les Grecs entretenaient avec la mer, à la fois empreinte de crainte et de fascination : même si ce n’était pas une discipline olympique, les Grecs aimaient la natation et considéraient même qu’il s’agissait d’un élément essentiel de l’éducation. Au livre III de ses Lois (en grec ancien : Νόμοι / Nόmoi[30], Platon utilise l’expression qu’un citoyen qui ne sait « ni lire, ni nager [31] » (μήτε γράμματα μήτε νεῖν ἐπίστασθαι) est un être mal éduqué et ne devrait pas pouvoir occuper de fonctions publiques. Pour les Athéniens, la lecture (pour l'esprit) et la natation (pour le corps) représentaient le strict minimum de l'éducation d'un homme libre. Bien que Platon l'ait écrite, il s'agissait déjà d'une expression proverbiale courante à Athènes pour désigner une personne totalement ignorante ou un « bon à rien ».

 

  

A gauche, la couverture du livre de Tonio Hölscher ; à droite, Platon, copie du portrait exécuté par Silanion pour l'Académie d'Athènes vers 370 av. J.-C (
 Marie-Lan Nguyen et un auteur supplémentaire — 
Travail personnel – licence : CC BY 2.5

 Provenance : aire sacrée du largo Argentina, conservé aux musées Capitolins à Rome – source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Lois#/media/Fichier:Plato_Silanion_Musei_Capitolini_MC1377.jpg)

 

Aujourd’hui encore, des plongeons de haut vol (Cliff Diving) se déroulent chaque année à Polignano a Mare, une ville emblématique des Pouilles perchée sur des falaises de calcaire.

 

La célèbre et merveilleuse crique de Lama Monachile à Polignano a Mare (source : https://commons.wikimedia.org/wiki/Category:Lama_Monachile_(Polignano_a_Mare)#/media/File:Lama_Monachile.jpg/2 – auteur : Calogero77 (travail personnel) – licence CC BY-SA 4.0).

 

Certains autres experts y voient plutôt un rite du katapontismós [32], épreuve grecque antique de l'autopunition par le suicide.

 4.  La peinture grecque

 

La Tombe du Plongeur est un unicum le seul exemple subsistant de peinture grecque de grande envergure (hors vases [33]) antérieure au IVe siècle.

 


John Boardman c. 2010 (auteur inconnu – publication originale : inconnue –source immédiate https://robertarood.wordpress.com/2020/03/28/the-lure-of-ancient-egypt/, reprise dans  https://en.wikipedia.org/wiki/John_Boardman_%28art_historian%29

 

D’après Gabriel Zuchtriegel, des études menées en 2016 sur les images du Tombeau du Plongeur ont permis d’écarter la présence d'artisans étrusques, inscrivant l'œuvre dans une tradition purement locale. De plus, le caractère exceptionnel de ce monument s’impose de manière encore plus évidente si l’on tient compte du fait que les sépultures grecques de Poséidonia étaient le plus souvent, très simples et très sobres (dépourvues de décorations figuratives). Ce n’est qu’au siècle suivant, à la période lucanienne, que la pratique des tombes peintes s’est généralisée dans la région de Paestum.

 

La peinture grecque est dès lors un art qui ne nous est guère connu.

 

Si les sources écrites sont abondantes à leur sujet, il ne reste, à de très rares exceptions, pratiquement rien d'attribuable à un peintre précis.

 

Beaucoup de noms de peintres nous sont connus grâce à Pline l’Ancien et en particulier au livre XXXV de son Histoire Naturelle.

 

Nous devons aussi à Pausanias des descriptions de peintures vues lors de son voyage à travers la Grèce.

 

Les tragédiens (Euripide compare le bonheur à une peinture qu'on peut effacer d'un coup d'éponge) ou les philosophes (p. ex. Isocrate) constituent également une mine d'informations.

 

Enfin, un genre littéraire, la description de tableaux (réels ou imaginaires) fleurira à l'époque hellénistique. Citons à cet égard Lucien et Philostrate l'Ancien. Ce dernier essaie de faire aussi bien que le peintre, mais avec des mots. A la Renaissance, Léonard De Vinci utilisera abondamment les textes de Philostrate.

 

Des tentatives de reconstitution de tableaux décrits par Philostrate ont même été réalisées. Ainsi, une gravure de 1614 de Blaise de Vigenère, au sens très baroque, tend à reproduire le tableau représentant Héraklès aux prises avec les juments de Diomède [34].

 

Les sources nous renseignent aussi sur les techniques employées : la détrempe (les pigments sont liés par du jaune d'œuf ou de la colle), la fresque (sur enduit frais ou à sec), peinture sur terre cuite et, pour mémoire, peinture sur papyrus ou sur parchemin.

 

Au niveau des témoignages matériels, ceux-ci proviennent des zones relativement périphériques du monde grec (œuvres d'Italie du sud, d'artistes travaillant pour des dynastes de Lycie, etc.).

 

Il est dès lors très difficile de faire une histoire linéaire de la peinture grecque. Il faut faire une étude au cas par cas et comparer avec d'autres manifestations de l'art (la céramique, la mosaïque) ou avec la peinture d'autres civilisations (les Etrusques et les Romains). N'oublions d'ailleurs pas la proximité des arts qui existait en Grèce (le peintre Nikias, par exemple, a été l'apprenti de Praxitèle et a débuté sa carrière comme sculpteur).

 

Dans le cas de la Tombe du Plongeur, on sait que les scènes n'ont pas été peintes directement sur la pierre : l'artiste a appliqué une fine couche de plâtre/mortier blanc (stuc) sur les parois intérieures lissées de cinq dalles en calcaire travertin local. Contrairement à la technique médiévale de la sinopia (un dessin préparatoire complet réalisé sur une première couche d'enduit grossier), il s'agit ici d'une technique de « vraie fresque » (buon fresco). Les pigments ont été appliqués directement sur le plâtre encore humide. En séchant, le calcaire a emprisonné les couleurs dans la masse, ce qui explique leur conservation exceptionnelle.

 

Il y a toutefois eu un dessin préparatoire sous-jacent. L'artisan a d'abord délimité et préparé les contours et les grandes lignes de la composition (comme la silhouette du plongeur, les arbres ou les lits du banquet) avant d'appliquer les couleurs pour remplir les formes.

 

La palette est limitée. La gamme chromatique est relativement restreinte, typique de la palette de la peinture classique grecque. Elle s'articule principalement autour des ocres (jaune et rouge), du noir, du blanc et de nuances de brun. L'essentiel de la palette provient de pigments minéraux naturels de la région (oxydes de fer pour les ocres et les rouges de la peau du plongeur).

 

Une exception de luxe est cependant importante à mentionner. Des analyses archéologiques ont en effet révélé la présence de bleu égyptien pour l'eau et certains détails. Ce pigment synthétique à base de cuivre était très coûteux à l'époque, ce qui confirme le statut social élevé du défunt. Le noir provenait généralement de charbon de bois ou de suie (organique).

 

On notera aussi que le style présente de fortes affinités avec la peinture de vases grecs contemporains (à figures rouges), en particulier avec les céramiques attiques du style dit sévère. Cette influence est très prononcée et évidente. Bien qu'il s'agisse de fresques polychromes, le traitement des personnages (dessin linéaire pur, anatomie stylisée et profilée, absence de perspective tridimensionnelle) rappelle en effet fortement le travail des grands peintres de vases attiques du début de l'époque classique (style sévère). Les scènes de banquet (symposion) sur les parois latérales (hommes allongés sur des lits ou klinai, présence de cratères pour le vin, jeu du cottabe) sont les thèmes favoris qui ornaient précisément les vases grecs de la même période

 

Aux quatre coins de la dalle du plafond, on retrouve des palmettes stylisées, un motif décoratif typique que l'on observe sur les cols et les anses des vases grecs contemporains.

 

Détail d’une palmette (source de l’illustration : https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/9/9e/Affresco_dalla_tomba_del_tuffatore.jpg?utm_source=fr.wikipedia.org&utm_campaign=imageinfo&utm_content=original déjà mentionnée supra)

 

Il est donc probable que les artistes qui ont décoré le tombeau étaient des artisans locaux profondément influencés par des modèles artistiques grecs [35].

5. La Tombe du Plongeur de Paestum : une posture biomécaniquement aberrante

Passons à un aspect spécifique de ce plongeur, en marge de son caractère symbolique : sa posture biomécaniquement aberrante.

 

Selon moi, la position, prise par le plongeur de Paestum, est très dangereuse, si on la compare par exemple à celle du plongeur de Tarquinia (angle différent de pénétration dans l’eau) : le but d’un plongeon réussi est de pénétrer dans l’eau avec le moins de résistance possible, afin de garantir une glisse efficace), mais aussi par rapport aux règles actuelles de « plongeon réussi » dans le cadre du plongeon hydrodynamique moderne, on constate que : normalement le menton doit être collé à la poitrine, ce qui n’est pas le cas pour nos deux plongeurs antiques (la tête n’est pas bien rentrée). De même, les bras ne sont pas bien tendus (du moins pour celui de Paestum) ni positionnés derrière les oreilles. Enfin, les pieds ne sont pas dans l’axe des jambes, toujours pour le plongeur de Paestum.

 

 

Analyse comparative : théologie visuelle antique vs physique moderne

 

 

 

 




À gauche, le Plongeur de Paestum (v. 480 av. J.-C.) ; à droite, une athlète moderne en phase finale de pénétration dans l'eau (*). Le contraste biomécanique est total :

Là où l'éphèbe antique commet une hyperextension cervicale suicidaire, l'athlète contemporaine verrouille sa posture.

  • Ses bras forment une flèche rigide au-dessus de sa tête. Ses mains jointes aplatissent la surface de l'eau. Elles créent un vide d'air protecteur pour sa boîte crânienne et ses yeux.
  • Ses chevilles sont en extension absolue pour prolonger la glisse.

(*) Illustration technique de la position d'entrée hydrodynamique (« Rip Entry »), reproduite à des fins exclusivement didactiques et d'analyse critique comparative. Source originale et guide réglementaire consultables sur SwimOutlet Guides (usage non commercial au titre du droit d'illustration pédagogique). Source et lien : https://www.swimoutlet.com/blogs/guides/how-to-perfect-the-rip-entry-in-diving.

Avec l’aimable autorisation d’utilisation de la photo par l'équipe du service client SwimOutlet (SwimOutlet.com). Je remercie en particulier Madame Letricia Navarro chaleureusement pour son obligeance.


Voir également YouTube : https://www.youtube.com/shorts/AiSOuz35msU.

 

 

Certes, les artistes de l'Antiquité n'avaient pas vocation à produire des photographies techniques ou des manuels de biomécanique sportive.

 

Mais examinons néanmoins les « anomalies » anatomiques de ces chefs-d'œuvre en comparaison avec le plongeon hydrodynamique moderne :  le jeune homme adopte une position qui, dans la réalité, se solderait par un « plat » cuisant ou une blessure cervicale : l'hyper-extension cervicale (sa tête est relevée et regarde vers l'avant. En natation moderne, l'athlète doit verrouiller le menton contre la poitrine. Si le plongeur de Paestum entrait dans l'eau ainsi, la résistance hydrostatique violente projetterait sa tête vers l'arrière, risquant le coup du lapin ou un traumatisme crânien léger. On notera en outre le désalignement des membres : ses bras ne protègent pas sa tête et ne forment pas une flèche hydrodynamique (position streamline). Pire encore, ses pieds sont cassés à angle droit par rapport aux jambes. Pour pénétrer l'eau proprement, les chevilles doivent être en extension complète (pointées) afin de prolonger la ligne du corps et minimiser la surface d'impact.

 

Le Plongeur dans la Tombe de la Chasse et de la Pêche à Tarquinia (étrusque, v. 510 av. J.-C.), présente, lui, une meilleure pénétration dans l’eau, mais une tête exposée, l'angle de chute est radicalement différent avec un angle de pénétration réaliste : le personnage plonge obliquement depuis un rocher escarpé. Sa trajectoire est plus tendue et dynamique que le saut en cloche, presque vertical, de Paestum. Mais le même défaut crânien est visible. En effet, bien que son corps semble mieux aligné, le plongeur étrusque commet la même erreur : la tête reste relevée. Ses bras entrent dans l'eau parallèlement, mais ils ne se rejoignent pas au-dessus de la nuque pour former un bouclier devant le sommet du crâne.

 

Scène du plongeur de la Tombe de la chasse et de la pêche, nécropole de Monterozzi, Tarquinia, https://fr.wikipedia.org/wiki/Tombe_de_la_Chasse_et_de_la_P%C3%AAche#/media/Fichier:Tomb_of_hunting_and_fishing,_Monterozzi_necropolis,_Tarquinia,_Italy.jpg (domaine public – auteur inconnu Le Musée absolu, Phaidon, 10-2012)

 

Pourquoi ces « anomalies » graphiques ?

 

Ce que nous qualifions d'anomalies techniques répond en réalité à de strictes conventions artistiques antiques. L’art grec classique et l'art étrusque exigent le profil absolu et refusent donc de masquer le visage ou de briser la lisibilité du corps. Rentrer la tête entre les bras ou masquer le menton aurait gâché la pureté de la silhouette. L'artiste privilégie donc l'esthétique du mouvement à sa justesse athlétique.

 

D’autre part, l'expression de la volonté est essentielle. Garder la tête haute montre que le personnage est conscient et volontaire. Comme le plongeon allégorise le passage de la vie à l'au-delà (un saut métaphysique vers le royaume d'Océan), le défunt doit faire face à son destin, le regard droit devant.

 

Une autre « anomalie » est le fait que le plongeur de Paestum a les yeux grands ouverts (je paraphrase presque le titre d'un livre de Marguerite Yourcenar [36]). Le nageur ou la nageuse moderne ne porte pas de lunettes de plongée ou de natation, mais ferme tout simplement les yeux. Cela signifie que le visage, mais aussi le regard clair et sans crainte du plongeur qui affronte la mort résolument et sans faiblesse doit être visible et non caché par les bras dans l'axe du plongeur. C'est un critère esthétique et nécessaire à la compréhension de la scène (licence artistique).

 

  

 A gauche, Marguerite Yourcenar (Babelio) ; à droite, détail du Plongeur, les yeux grands ouverts

 

En réalité, biomécaniquement, le choc et la pression vont endommager les yeux : entrer dans l'eau en plongeant crée une force brutale qui frappe la surface de l'œil ouvert, donc le globe oculaire. Cela peut perturber ou déchirer le film lacrymal et provoquer une contusion ou une microdéformation des tissus oculaires, ainsi qu'une abrasion de la cornée : l'impact direct de l'eau ou d'un corps étranger (sable, impuretés) peut érafler ou ulcérer la cornée, entraînant une douleur vive, des rougeurs et une vision trouble. De nos jours, le risque est évidemment encore accru avec le port de lentilles de contact (garder des lentilles de contact en plongeant décuple le risque). Lors d'un plongeon les yeux ouverts, la force subie par le globe oculaire est mesurée par la pression d'impact (ou pression de stagnation), qui varie généralement entre 10 000 et près de 100 000 pascals (Pa) (soit 0,1 à 1 bar) selon la hauteur du saut. Pour donner un ordre de grandeur, la pression intraoculaire normale d'un œil humain oscille seulement entre 1 300 et 2 700 Pa (10 à 21 mmHg). L'impact de l'eau dépasse donc instantanément cette résistance interne de plusieurs dizaines de fois, ce qui démontre l'impossibilité physique de la scène de Paestum. Plonger les yeux grands ouverts face à l'impact, revient à s'exposer à une déformation immédiate de la cornée et à un risque d’hypéma, c’est-à-dire la survenue d’un saignement dans la chambre antérieure de l'œil, ou de décollement de la rétine par l'onde de choc.

 

Pourquoi ce choc est-il dangereux pour l'œil ? Le phénomène de « gifle hydraulique » : l'eau étant quasiment incompressible, elle se comporte comme une surface solide (l'impact à haute vitesse agit comme un corps solide pendant une fraction de seconde). Le transfert d'énergie est direct : contrairement au reste du visage où la peau amortit le choc, le globe oculaire reçoit cette pression de plein fouet, ce qui peut déformer la cornée ou provoquer un microtraumatisme interne comme ceux mentionnés ci-dessus (l’hypéma ou le décollement de la rétine). C’est l'effet ventouse inversé : la décélération brutale et le flux d'eau forcent l'ouverture des paupières si elles ne sont pas solidement fermées, exposant directement les tissus délicats à la force de frottement hydrodynamique.

 

Le détail des yeux grands ouverts est la preuve ultime de la licence artistique. Le défunt ne regarde pas l'eau comme un fluide dangereux : il regarde l'Au-delà avec le regard fixe et clair de ceux qui ont franchi le miroir de l'existence. C'est le fameux regard clivé de la statuaire grecque, indifférent aux contingences matérielles.

 

L'expression « regard clivé » de la statuaire grecque fait référence à un concept de l'histoire de l'art et de l'esthétique qui décrit la dualité ou la tension psychologique perceptible dans les yeux des sculptures grecques, en particulier lors de la transition entre l'époque archaïque et l'époque classique.

 

Ce phénomène se manifeste par une apparente déconnexion entre le visage de la statue et le spectateur, ou par une impression que la sculpture regarde à la fois le monde présent et un univers intérieur ou lointain.

 

A la période archaïque (VIe siècle av. J.-C.), les statues (kouroi et korai) arborent souvent le « sourire archaïque ». Le regard est frontal, direct, mais figé. Les yeux sont grand ouverts, fixant le spectateur dans une tentative de communication directe et immédiate.

 

A l'époque classique (Ve siècle av. J.-C.) : avec l'avènement du style sévère (comme l’Aurige de Delphes ou les bronzes de Riace), le sourire disparaît. Les yeux ne fixent plus le spectateur. Ils regardent « au-delà » ou « en dedans ». Ce clivage crée une distance : le corps est physiquement présent et parfait, mais l'esprit de la statue semble ailleurs, détaché des contingences du monde réel. (« la force des statues classiques est un lac de sérénité » comme l’écrivait André Bonnard [37]).

Le clivage réside dans la coexistence de deux états contradictoires, une tension entre intériorité et extériorité : l'idéal divin ou héroïque le regard semble plongé dans la contemplation des Idées (au sens platonicien), détaché des émotions humaines immédiates. C'est l'expression de l'ataraxie (l'absence de trouble) ou de la sophrosyne (la modération et la maîtrise de soi) et la présence charnelle : Alors que le corps est sculpté avec un réalisme anatomique de plus en plus saisissant (mouvement, musculature, texture), le regard introduit une rupture en refusant l'interaction réaliste avec le monde extérieur.

 

Ce sentiment de regard clivé ou « vide » a été accentué par l'histoire et la perte des matériaux d'origine : les yeux des statues de bronze étaient incrustés de pierres précieuses, de verre, d'ivoire ou de nacre, ce qui leur donnait un réalisme saisissant et parfois déroutant. D’autre part, les statues de marbre étaient peintes (polychromie), y compris les pupilles. Avec le temps et la disparition des pigments, les orbites blanches et lisses du marbre ont figé ce regard dans une dimension spectrale et intemporelle, amplifiant l'effet de clivage (un corps habité mais un regard aveugle ou omniscient).

 

Source : https://www.reddit.com/r/ArtefactPorn/comments/13ij2ak/the_piercing_gaze_of_ancient_greeks_sculptures/?tl=fr

Autre risque méconnu, mais bien réel du plongeon manqué : celui de se casser la nuque (fracture des vertèbres cervicales), principalement en raison du choc violent de la tête contre le fond de l'eau ou de la décélération brutale subie par le cou lors d'une mauvaise entrée dans l'axe. Ces accidents représentent l'une des causes majeures de tétraplégie d'origine traumatique chez les jeunes adultes. La décélération brutale de la tête, alors que le reste du corps pousse encore vers le bas avec toute son énergie cinétique, briserait instantanément ses cervicales.

 

C’est qu’on appelle le « coup de fouet » hydraulique : si le corps entre de biais, il est clair que la tête subit une résistance asymétrique de l'eau. L'eau freine brutalement une partie du visage tandis que l'élan du corps tord violemment le cou. Le poids du corps en mouvement continue de pousser vers le bas alors que la tête est stoppée net. Les vertèbres cervicales (notamment C4, C5 et C6) risquent d’être fracturées par cisaillement asymétrique ou par écrasement les unes contre les autres et se brisent, lésant instantanément la moelle épinière. Même sans toucher le fond, un plongeon complètement hors de l'axe à haute vitesse peut briser la nuque.

 

L'absence de protection des bras (« bouclier des bras verrouillés ») joue également un rôle : si les bras ne sont pas tendus et verrouillés derrière les oreilles pour fendre l'eau en premier, la tête prend tout l'impact de face. À partir de 5 à 10 mètres de haut, la force de décélération de l'eau suffit à provoquer des entorses cervicales graves ou des fractures par cisaillement.

 

On voit dès lors, avec une clarté absolue, le fossé qui sépare la physique des fluides de la théologie visuelle antique. Pour que le message eschatologique fonctionne, l'artiste doit s'affranchir des lois de l'hydrodynamique, quitte à dessiner un plongeon cliniquement suicidaire.

 

Une poétique de la transition

 

La Tombe du Plongeur de Paestum n'est pas une chronique sportive, c'est une poétique de la transition. Pour que le spectateur (le défunt seul dans sa tombe, ou les convives du banquet représentés sur les parois latérales) comprenne que le jeune homme passe sereinement d'un monde à l'autre, il faut que son visage soit nu, ses yeux ouverts, sa trajectoire élégante et sa silhouette intacte.

 

L'art grec préfère un plongeur aux cervicales brisées selon la physique, mais à l'âme sauve selon le mythe.

                                                                                                         

 

Philippe Durbecq

 

Bibliographie


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Sitologie

·         https://fr.wikipedia.org/wiki/Fresque_de_la_Tombe_du_Plongeur

·         https://www.paestumsites.it/paestum/la-tomba-del-tuffatore

·         https://fr.wikipedia.org/wiki/Dionysos

 ·         https://fr.wikipedia.org/wiki/Orphisme

 ·         https://it.wikipedia.org/wiki/Pittura_greca_antica

 ·         OpenLearn from The Open University : https://youtu.be/jXqWppp_Bs8.

 


[1] Le mot italien tuffatore (plongeur), issu du verbe tuffare (plonger), provient d'une racine germanique (le longobard *taufan) et non d'un mot latin classique ou directement d'une racine indo-européenne spécifique au latin (immerger, plonger), issu lui-même du proto-germanique *daupijaną (qui a aussi donné le verbe allemand taufen, « baptiser »). Il ne s'agit donc pas d'un héritage du latin vulgaire ou classique, mais d'un emprunt de l'italien médiéval aux parcs linguistiques germaniques de l'Italie altomédiévale. Le nom latin pour plongeur étant « urinator » (cf. les plongeurs du port d’Ostie).

[2] Cette datation a pu être fixée tant par le style des peintures que par le lécythe déposé dans la tombe. Le monument présente un caractère hybride (réunion d’objets inhérents au rituel grec et d’un décor intérieur peint que l'on retrouve en Orient (Lycie) comme en Occident (Étrurie, Campanie).

[3] Ce motif du plongeur est tellement célèbre qu’il est devenu le logo du musée et du parc archéologique de Paestum.

[4] La tombe à caisson en pierre est perçue comme une prison physique pour le défunt (le fameux concept orphique Sôma Sèma : « le corps est un tombeau »).

[5] Malgré l’état majoritairement pulvérulent des restes du défunt, l’inventeur de la tombe a constaté que la tête avait été visiblement orientée vers l'est.

[6] « Ce contenu est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International . Vous pouvez utiliser le contenu de ce site uniquement à des fins non commerciales, sans le modifier et en citant la source. » (voir également l’article 2 Article 2. (Utilisation gratuite à des fins éducatives et scientifiques).

[7] Dans l’édifice de pierre situé à droite du plongeur, Mario Napoli propose de voir la représentation stylisée de tours monumentales qui s'élevaient à l'entrée du port de Poseidonia (Paestum). Les blocs de pierre imitent l'isodomie (l'appareil de construction grec), mais d’après R. Bianchi Bandinelli et B. d’Agostino, il s’agirait d’un pilier symbolisant les colonnes d’Hercule qui marquent, dans la représentation archaïque grecque, la limite du monde : en franchissant ces bornes pour plonger dans l’Océan, le petit plongeur quitterait le monde des vivants pour celui des morts.  

[8] On remarquera aussi que ces messieurs rougissent. Le rouge a ici une valeur de séduction (code amoureux). Dans les Deipnosophistes (ou Le Banquet des sages) d’Athénée de Naucratis (Livre XIII, chapitre 81), Sophocle explique cette touche de rouge (site http://hodoi.fltr.ucl.ac.be/concordances/athenee_deipnosophistes_13/lecture/81.htm). 

[9] Le choix de cet adjectif nous semble préférable à « métaphysique (trop large) : l'eschatologie désigne spécifiquement les doctrines, les croyances et les représentations concernant la fin de la vie humaine, la mort et l'Au-delà ; La métaphysique est une branche de la philosophie qui étudie la nature de la réalité, de l'existence et de l'être en général. Bien que le deuil et l'Au-delà en fassent partie, ce terme reste trop abstrait et général pour désigner spécifiquement les rituels et les représentations de la mort.

[10] Métaponte est indissociable de la figure de Pythagore, qui s'y est exilé, chassé de Crotone après une violente révolte anti-pythagoricienne menée par Cylon, un citoyen influent de cette cité (Jamblique le désigne comme exarque (en grec ἔξαρχος) des Sybarites, c'est-à-dire gouverneur de Sybaris) et y est mort au début du Ve siècle av. J.-C. La présence de mobiliers liés aux banquets mystériques (vases d'inspiration dionysiaque, miroirs, objets en os) atteste l'influence des doctrines de la métempsycose (transmigration des âmes) chères aux pythagoriciens. La mort y est appréhendée à travers des rituels de purification stricts pour éviter les cycles de réincarnation. Selon les récits de disciples de Pythagore comme Dicéarque, il se serait enfermé dans le temple des Muses de la ville pour se laisser mourir de faim. Sa maison fut ensuite transformée en temple dédié à Déméter. Les auteurs anciens, et plus tard des témoignages comme celui de Cicéron, rapportent que les Métapontins lui ont rendu un culte et ont honoré sa sépulture dans leur ville. Les ruines du temple d'Héra sur le site — les Tavole Palatine — ont parfois été associées par la tradition populaire à son école ou à sa sépulture.

[11] Les lamelles orphiques (ou feuilles d'or) retrouvées pliées ou roulées dans des sépultures de Grande-Grèce (posées sur la bouche ou la poitrine du défunt) servaient de guides géographiques et de formulaires magiques pour le voyage d'outre-tombe. Elles se divisent principalement en deux grands groupes thématiques étudiés par les historiens comme Giovanni Pugliese Carratelli (Les Lamelles d'or orphiques. Instructions pour le voyage d'outre-tombe des initiés grecs, Les Belles Lettres).

[12] Cette prairie est mentionnée trois fois dans l'Odyssée : deux fois lors de la Nékyia d'Ulysse (Odyssée, XI, v. 539 et v. 573), et une dernière fois lorsque les âmes des prétendants sont conduites par Hermès aux Enfers (Odyssée, XXIV, v. 13). Voir https://fr.wikipedia.org/wiki/Pr%C3%A9_de_l%27Asphod%C3%A8le.

[13] Dans le mysticisme orphique, l'œuf est le symbole du renouvellement de la vie, de la renaissance et du germe de l'univers (l'Œuf cosmique).

[14] Voir Gilbert Durand, Les structures anthropologiques de l'imaginaire. Cité aussi par D. Warland, 1999, p. 197 (note 14).

[15] Klínê (κλίνη) signifie « le lit », « la couche » ou le fait d'être couché. En grec, klinikós désignait ce qui concerne le malade alité. Le terme a ensuite traversé le latin (clinicus et clinice) avant d'entrer en français au XVIIe siècle pour designer le lieu où les personnes soignées sont couchées, donnant notre mot « clinique ».

[16] Voir l’article « Kottabos » dans le Dictionnaire des Antiquités Grecques et Romaines de Daremberg et Saglio (https://dagr.univ-tlse2.fr/consulter/1811/KOTTABOS).

[17] Le symposion renforçait la cohésion de l'élite citoyenne (souvent aristocratique). C'était un espace de discussion politique, de négociation et parfois de complot où se forgeaient les alliances de la cité (polis).

[18] Le banquet commençait par des libations (offrandes de vin) et des prières aux dieux, en particulier à Dionysos. Boire du vin de manière ritualisée était une forme de communion avec le divin.

[19] Pour les jeunes éphèbes présents, le symposion servait de lieu d'apprentissage des codes sociaux. On y valorisait la maîtrise de soi (sophrosyne) : il fallait boire avec modération pour rester digne et ne pas sombrer dans l'excès (hubris).

[20] C'était le théâtre de joutes verbales, de récitations de poésies (lyriques ou épiques), de musique, et de débats philosophiques approfondis, comme l'illustre Le Banquet de Platon.

[21] Chez les Grecs, le vin n'était jamais bu pur, mais mélangé dans le cratère (dans des proportions variant de 2/3 à 3/5) d'eau froide ou tiède. La mesure a toujours été une préoccupation essentielle des Grecs et était versé dans les coupes au moyen d’une œnochoé (qui signifie littéralement « qui verse le vin », de oînos (oînos), « le vin » et khéō (khéō), « verser »).

[22] Titre de l’exposition qui s’est tenue en 2004 simultanément aux musées gallo-romains de Lyon - Fourvière et de Saint-Romain-en-Gal - Vienne. Pour l’occasion, deux pressoirs (à levier et à double vis) et deux chais grandeur nature y avaient été reconstitués.

[23] Les Scythes, les Celtes ne buvaient pas de vin à ce moment-là. En Gaule, le vin fait son irruption vers 600 avant J.-C., date à laquelle les Grecs fondent la colonie de Marseille et entrent en contact avec les peuples celtes établis dans l’arrière-pays. On le consomme dans des vases en bronze fabriqués en Italie, ou des céramiques à figures rouges et noires importées de Grèce. Fabriqué en Gaule, le célèbre cratère de Vix est le plus grand vase en bronze connu de l’Antiquité : haut de 1,60 m, il pouvait contenir plus de 1 000 litres de vin ! Ces marchandises sont accaparées par des « princes » gaulois qui s’efforcent d’adapter le rite du symposion grec aux coutumes locales : rare et exotique, le vin est un breuvage de luxe que l’on se doit de boire aux yeux de tous et d’emporter dans sa tombe. Aux IIe et Ier siècles avant notre ère, la Gaule est le principal marché du vin romain en Occident : il est importé par milliers d’hectolitres, sur des navires retrouvés par centaines au large des côtes de Provence. Véritable eldorado des marchands italiens, la Gaule ne reste pas moins attachée à ses traditions. Le commerce du vin est sévèrement contrôlé par les chefs gaulois. On le boit en respectant les rites indigènes, à la manière de la bière. Consommé pur, il intervient dans les sacrifices et de somptueux banquets qui ont marqué l’imagination des auteurs antiques.

[24] Dans l'orphisme, le vin occupe une place hautement symbolique et paradoxale. Contrairement au culte dionysiaque traditionnel (marqué par l'ivresse physique, le délire et les excès), l'orphisme opère une spiritualisation du vin. Il est indissociable de la figure centrale de Dionysos-Zagreus, le dieu orphique par excellence : le vin est le symbole du sang et de la réincarnation du jeune Dionysos, dépecé et dévoré par les Titans, Le vin rouge devient le reflet de ce sang divin versé et du principe vital.  Boire le vin (de manière rituelle et mesurée) symbolise la communion avec la divinité et la réactivation de l'étincelle divine prisonnière du corps. Le symbolisme orphique et dionysiaque du vin — comme boisson divine représentant le sang d'un dieu mort et ressuscité pour racheter ou libérer ses fidèles — offre donc des parallèles saisissants avec l'Eucharistie chrétienne.

[25] Hymne orphiques, éditions Les Belles Lettres, page LXII.

[26] Un komos ou comos (gr. ancien κῶμος / kỗmos ; en latin comus , du nom de la divinité latine des réjouissances) était une procession rituelle festive dans la Grèce antique.  Cette divinité présidait notamment aux festins et aux réjouissances nocturnes (et plus généralement aux excès). En tant que personnification, Comos faisait partie du cortège de Dionysos, comme Silène. Dans la littérature archéologique et iconographique, le komos désigne généralement un cortège bruyant et festif de buveurs accompagnés de musiciennes, caractéristique dans les représentations de banquets et fêtes dionysiaques. Cette procession pourrait puiser ses origines dans une fête de la nature dédiée à Dionysos et sa suite lors des vendanges. Figurant régulièrement sur les vases attiques dès le VIe siècle av. J.-C., il semble progressivement perdre sa valeur rituelle pour devenir un divertissement privé. Les participants au komos sont appelés des comastes et les manifestations d’ivresse sont dites comastiques ou bien orgastiques.

[27] Elle est de petite taille, le visage pâle et habillée d'un chiton blanc, ce qui indique son sexe.

[28] Selon Daisy Warland, « le cortège illustrerait l'intégration du défunt à sa nouvelle vie, après sa régénération par la mer, figurée sur le couvercle » (D. Warland, 1999, p. 203)

[29] On sait qu’il y avait des pythagoriciens à Paestum : le philosophe Jamblique, fondateur de l’école néo-platonicienne d’Apamée en Syrie, écrivant entre le IIIe et le IVe siècle après J.-C., le mentionne. Dans sa Vie de Pythagore (voir « La Civetta di Minerva » - la Chouette de Minerve » du 07.10.2018 : https://www.lacivettapress.it/2018/07/10/il-tuffatore-di-paestum-2500-anni-di-misteri).

[30] Titre du dernier des dialogues de Platon.

[31] Au fil des siècles, et notamment avec le déclin de l'importance militaire et culturelle de la natation au Moyen Âge, l'expression a été modifiée dans le langage populaire pour devenir « ne savoir ni lire ni écrire ».

[32] katapontismós (du grec ancien καταποντισμός) désigne l'acte de précipiter ou d'immerger un corps ou un objet dans l'eau, que ce soit la mer, un lac ou un fleuve. Dans la Grèce antique, ce terme revêtait plusieurs dimensions majeures selon le contexte : un mode d'exécution ou d'infamie (mise à mort par noyade), un rituel de purification et d'héroïsation, mais dans le cadre de la Tombe du plongeur, on vise le suicide mythologique et amoureux (plusieurs mythes relatent des sauts volontaires dans le vide marin (le katapontismós) par désespoir amoureux ou pour échapper à la violence d'une divinité (comme le mythe d'Astérie plongeant pour fuir Zeus). En grec moderne, le mot a évolué de manière métaphorique et s'emploie fréquemment pour désigner un effondrement total, un naufrage financier ou un désastre électoral (une « dégringolade »).

[33] Pour ceux-ci, voir les multiples travaux de l’historien John Boardman, spécialiste britannique d'archéologie classique en général et de céramique grecque antique en particulier.

[34] Les gravures de 1614 de Blaise de Vigenère illustrent l'édition posthume de son œuvre majeure, Les images ou tableaux de platte peinture des deux Philostrates.

[36] Les Yeux ouverts est un essai constitué d'un ensemble d'interviews de Matthieu Galey sur la vie et l'œuvre de Marguerite Yourcenar paru en janvier 1980 aux éditions Le Centurion. Le titre se réfère à la dernière phrase des Mémoires d'Hadrien : « Tâchons d'entrer dans la mort les yeux ouverts ».

[37] Cf. André Bonnard dans Civilisation grecque. D’Antigone à Socrate : « L’impassibilité classique du visage, où l’on a vu la plupart du temps une insuffisance technique, est le signe de la maîtrise que l’homme a acquise sur ses passions individuelles, elle est le signe de la force d’âme, de la parfaite sérénité que jadis seuls les dieux possédaient. (…) L’impassibilité exprime l’empire que la volonté exerce sur les passions, et comme la consécration de l’homme à la seule communauté civique. (…) La force qui anime les statues classiques ne s’exprime pas en des gestes véhéments. Leur force est immobile, elle est au repos. Une force qui « gesticulerait » serait limitée à une action unique et déterminée par son geste. La force des statues classiques est indéterminée, elle est un réservoir de force, un lac de sérénité… ».

[38] Cet ouvrage analyse les thèmes de l'eschatologie grecque (croyances en l'au-delà et le salut de l'âme) à travers l'étude de sources matérielles et archéologiques.

[39] Dans le monde antique, les sirènes étaient associées à l'attrait de la mort et à l'appel de l'au-delà, gardiennes ou passeuses du sens aux portes de l'Hadès.

[40] Cette analyse explique pourquoi, dans le monde grec antique, les zones funéraires étaient situées à l'extérieur des murs des villes.

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