Les pépites d’or de notre mémoire
A Ma Chère
Christine, à ma Bien-aimée, à ma fille toujours présente et, de manière
indéracinable, dans mes pensées au quotidien,
Voici quelques-unes de ces pépites d'or
de notre Vie à garder précieusement dans le coffre-fort de notre mémoire.
À l'image du poète Horace qui aimait
filtrer le vin pour en ôter le « fardeau » du limon et n'en retenir
que la robe la plus pure, j'ai choisi de laisser au fond de la fosse les « dépôts
périmés » et les ombres du passé. Ne reste ici que le liquide clair et
précieux : le nectar de nos plus beaux instants.
Un
sommelier FISAR (Federazione Italiana Sommelier Albergatori
e Ristoratori) observe le tastevin bourguignon d'un collègue qui procède à l'analyse
olfactive d'un vin
– Wikipédia (libre de droits – source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Sommelier_e_Tastevin.jpg) ; à droite une
bouteille de Falerne du Massique (version de notre époque, bien entendu), l’un
des plus fameux crus appréciés par Horace
Dans cette métaphore du « filtrage
du vin », Horace cherche à souligner un trait commun et essentiel au stoïcisme
et à l’épicurisme qui veut que ce qui a été « mauvais » dans une
existence, soit qualifié de superflu, de vain ou de fardeau inutile pour
l’esprit : moins on se nourrit d’angoisses, mieux on se porte !
Dans l'Ode I, 11 (la célèbre ode du Carpe
diem qui s’adresse à Leuconoè, Horace écrit précisément : « Sapias, vina
liques, et spatio brevi spem longam reseces » (« Sois sage, filtre ton
vin, et coupe court à tes longs espoirs, car la vie est courte »).
Mais Horace savait de quoi il parlait en
abordant ce thème du « filtrage » du vin, puisqu’il était aussi l’un
des grands connaisseurs de bons crus – avec Lucullus bien sûr et beaucoup
d’autres) et, en particulier du Falerne du Massique[1] , que nous
avons dégusté ensemble, en soirée, en son honneur à Naples en 2017 au Gusto
& Gusto, Via Partenope 31/33. Au fond de la rue, le Vésuve ennuagé, à
droite, le colossal Castel dell’Ovo, bâti sur les ruines d’une villa de
Lucullus.
Là, nous étions vraiment sur
l’Olympe ! N’oublions jamais non plus que le chemin du cœur passe par
l’estomac (pour les dames aussi, il n’y a pas d’exclusive).
Bruges : le
Minnewater, le « Lac d'Amour », L'eau où l'on aime ... disait
Georges Rodenbach
Envole-toi
d'abord, Christine, vers Bruges et son Minnewater, ce « Lac d'Amour »
vers lequel plonge ton regard et dont l'évocation faisait dire à Georges
Rodenbach « Et
comme elle [Barbe, la servante du personnage principal] allait d’un pas
allègre, dans le soleil clair, émue d’un cri d’oiseau, de l’odeur des jeunes
pousses en ce faubourg déjà rustique où verdoient les sites choisis du Minnewater
— le lac d’amour, a-t-on traduit, mais mieux encore : l’eau où l’on
aime ! et là, devant cet étang qui somnole, les nénuphars, comme des
cœurs de premières communiantes, les rives gazonnées pleines de fleurettes, les
grands arbres, les moulins, à l’horizon, qui gesticulent, Barbe encore une fois
eut l’illusion du voyage, du retour, à travers champs, vers son enfance ».

Le Baiser
sur le front : le baiser transcendant du bord de la Semois
Le premier baiser que je t’ai donné, à toi, ma bien-aimée, était très
respectueux : je t'ai embrassée doucement sur le front. Un baiser
transcendant qui voulait dire beaucoup plus que « je t'aime » : il
y avait, en sus, un sentiment de protection, de sécurité et d'amour
inconditionnel …
C'était
devant la friterie du Laviot, un minuscule hameau de Rochehaut, au bord de la
Semois. Ce n’était donc pas un simple baiser amoureux, un acte physique ou
érotique, mais, il n'en avait que plus de puissance.
Le baiser
sur le front est effectivement perçu comme l'un des gestes les plus tendres,
les plus affectueux et les plus protecteurs au monde, qui soient présents au
sein d'une relation amoureuse : il indique
que le partenaire est là pour protéger et chérir l'autre, transmettant un amour
qui dépasse le cadre restreint de l'attraction physique. C’est le Chevalier
servant, dans toute l’étendue de sa définition complexe : ce n’est pas
nécessairement un spadassin qui fait la vaisselle l’arme aux côtés, prêt à
défendre sa Dulcinée, c’est aussi et surtout un Homme responsable, un homme qui
entoure une femme de soins attentifs, de prévenances et d'une dévotion absolue.
Les baisers
sur le front sont d’ailleurs l’un des gestes intimes que de nombreuses jeunes
filles désirent recevoir et attendent secrètement de la part de leur amoureux.
Mais chez Christine, ce baiser, n’était qu’un fragile papillon, mis soigneusement
« en réserve » pour … je vous en laisse la surprise, ami lecteur,
dans les pages suivantes.

Florence :
le creuset de la fusion de nos corps et de nos esprits
C'est Florence, le Berceau de la
Renaissance, la Ville de tous les arts et de tous les musées qui, dans toute sa
splendeur, nous accueillit durant notre voyage de Noces. L'orgueilleuse Cité
des Médicis est, comme chacun sait, l'autre ville des amoureux après Venise.
Elle fut le creuset de la fusion
de nos corps et de nos esprits il y a 45 ans. Ce furent des moments intenses et
sublimes, précieux et enivrants, ardents et raffinés que nous avons partagés
ensemble.
Qui n’a pas rêvé de fêter la
Saint-Valentin à l’ombre de l’extraordinaire coupole de Brunelleschi (où l’on
marche littéralement sur le vide pour atteindre la lanterne sommitale) ou en
dégustant des œufs de caille sur un lit de pommes de
terre au beurre de truffes blanches et assaisonnés de lamelles de truffes
noires, une délectabilité, comme la viande de cinta senese grillée ou de la tagliata de chianina accompagnées de patate
al forno, dans l’une des bonnes adresses familiales qui se
pressent autour de la cathédrale Sainte-Marie-des-Fleurs et qui proposent
des festins à prix doux ?

La
Furie des Bagages à Florence
À La
Residenza, au numéro 8 de la via dei Tornabuoni – l’écrin somptueux
choisi pour abriter nos amours –, le ton fut donné dès l’accueil par un
coup d'éclat digne des plus grandes farces de Goldoni, le « Molière
italien » et le Maître incontesté (ou le réformateur) de la Commedoia
dell’Arte et plus particulièrement de la commedia dell'arte, qu'il
a profondément renouvelée en abandonnant les masques et l'improvisation au
profit de textes écrits et d'une peinture réaliste de la société
Voyant
poindre mes valises, la maîtresse des lieux, la signora Giovanna Vasile, se
jette sur elles. S'ensuit alors une joute muette mais féroce. Guidé par mon
éducation, je m'obstine, je résiste, je m'agrippe aux poignées par pur esprit
de respect, d'élégance et de galanterie envers une dame. C'est bien mal
connaître la fougue florentine ! D'un geste théâtral, la signora balaie mes
manières de gentleman et s'empare de mes bagages.
La scène
devient pure Commedia dell'arte : voilà cette femme d’allure pourtant si
digne qui coince une énorme valise sous son bras, empoigne le reste des bagages
de l’autre main et s'élance à l’assaut des marches. Elle grimpe l’escalier
quatre à quatre, habitée par une ardeur et une vigueur cyclopéenne, me laissant
pantois sur le marbre (Il faut dire que son nom de famille, Vasile, est
l'anagramme presque parfait de « valise » ; à ce niveau de prédestination, la
linguistique relève du miracle théâtral !).
Arrivée au
sommet de l'Olympe en un temps record, elle se retourne, me toise avec un
sourire triomphant et lâche un grand : « Et voilà ! » – avec l'assurance
impériale et l’accent inimitable des célèbres artisans de la publicité Poltronesofà.
Le rideau pouvait tomber, le spectacle de notre lune de miel venait de
commencer.
Quant aux
Eros, ils nous attendaient déjà sur le parapet de la terrasse :

Des blés d'or de Gladiator au Tondo Doni de Florence en passant par la
plage d'Ostende : la pyramide biblique.

Eh oui, une
petite fille est venue nous rejoindre entre-temps. Oh non, pas comme Romulus et
Rémus, dérivant dans un panier, le long du Tibre, mais probablement, pêchée dans un lieu magique ou
aquatique par une cigogne et, transportée, suspendue
dans un baluchon de tissu attaché à son bec, jusqu’à un rebord de fenêtre ou de
cheminée (c'est du moins ce que nous raconte l'écrivain danois Hans Christian
Andersen dans son conte de fées homonyme).

Photographie libre de droit (téléchargement gratuit – licence de contenu
Pixabay) – auteur : Sarah Richter – source : https://pixabay.com/fr/illustrations/oiseau-la-nature-aile-paradis-vol-3058712/)
Et c’est
là, dans la maternité même de l’Hôpital Sainte-Thérèse que tu fis passer mon
baiser sur le front du Laviot à celui, béni, de notre fille, avec le même message
muet mais combien protecteur. La transmission de ce symbole s’était pourtant exécuté
dans l’intimité la plus totale, mais le photographe a su immortaliser cet
instant magique. De la même manière qu’un coureur de relais remet son témoin
entre les mains de son coéquipier, tu as communiqué, sans dire, un mot ton
message de tendresse et d’amour infini envers elle/
A cet instant
précis, Heidi savait qu’elle était dans une bulle protectrice. Car un nouveau-né perçoit parfaitement une caresse ou
un baiser sur le front : son toucher
est le tout premier sens à se développer chez l'être humain ! Il s’éveille dès la vie utérine (puisque le fœtus ressent
déjà les contacts contre cette paroi). Quand l’enfant naît, la sensibilité tactile est
déjà proche de la maturité maximale. Et donc, ce baiser, Christine, Heidi en
a immédiatement ressenti la chaleur, la texture et la pression.

Cependant, voyageant gratis, mais incognito
pendant neuf mois, elle ne nous avait pas averti de son arrivée, à part d’une manière
vrament impromptue, dans les Jardins de Versailles, frappant à la porte du
ventre de sa maman et ignorant totalement l'étiquette en vigueur au palais du
Roi Soleil : à Versailles, on ne frappe pas aux portes, on « gratte »
à la porte, le plus souvent avec
l'ongle de l'auriculaire qu'on laissait d'ailleurs pousser à cet effet.
Nous l'avons appelée Heidi, la petite fille de
la Montagne.
L'Épisode carolorégien : la Révolte de la
Vitrine
Heidi
prouvera très vite qu'elle n'a que faire de l'étiquette de Versailles, ni de
celle des hôpitaux !
De
nombreuses années plus tard, en plein territoire carolorégien, la troupe
familiale joue en effet une farce mémorable. Le décor ? Le hall d'un hôpital.
Les acteurs ? Une employée d'accueil apathique, protégée derrière sa plaque de
verre, et moi-même, figé dans le rôle du père impuissant. C’est alors que
surgit Arlequin, sous les traits de ma fille de trente ans !
Me
contournant par un adroit et audacieux jeu de scène, elle grimpe sur un
monticule improvisé. Elle se coince ainsi entre son père et la vitre sacrée.
Séparée de l'employée par quelques millimètres de verre, la jeune femme commence
à interpeller l'indolente administrative à grands renforts de bras et de
harangues passionnées : on était à Naples. Le contraste est total : le père
immobile, la guichetière médusée, et la bouillonnante jeune femme martelant la
paroi pour secouer l'inertie médicale. Tout rentra finalement dans l'ordre,
l'employée ayant reçu dare-dare le calmant approprié à sa stupeur.
Le lynx des
montagnes préfiguration de la chatterie d'Yves-Gomezée : quand la
réalité rejoint le conte !
Déjà dans le conte populaire créé par l'écrivaine suisse Johanna Spyri, Heidi a
une inclination particulière pour les félins : dans la légende, elle vit avec
son grand-père, dans un chalet juché sur une des montagnes des Grisons et
trouve, un jour, un bébé lynx blessé et décide de le soigner. Le jeune animal a
un désir inextinguible de retrouver sa famille et de mettre le cap vers les
sommets ! C'est le début d'une grande aventure ...

Je vous donne rendez-vous,
cher ami lecteur, chère Christine, pour un deuxième épisode de ces pépites d’or
qu’il faut enfermer à double tour dans le coffre-fort de notre mémoire :
ils valent tous les pesants d’or du monde ! L’épisode continuera dans le
même registre de la Commedia dell’Arte et s’intitulera : « Vacances à
Rome, envol du chapeau de Heidi sur Via della Concordia, en pleine heure de
pointe, récupération effectuée au péril de ma vie ».
+
Philippe Durbecq
[1] Rappelle-toi de ce vin : il présente
une robe rouge rubis avec des reflets pourpre et noir. Son
parfum est délicat et comporte des notes de baies noires mûres, avec un léger
fond épicé. La saveur est pleine, lisse et corsée. Un vrai vin
d’empereur !
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